Le pic du phénol s’était élargi pendant la nuit. Tova le vit tout de suite sur l’écran du laboratoire, avant même d’avoir posé son manteau : la courbe qui montait d’habitude comme une lame s’étalait maintenant en une bosse molle, et sous cette bosse, deux petits pics se confondaient avec le bruit de fond. Le client attendait le rapport à midi. Tova jura entre ses dents.
L’appareil de pyrolyse envoyait les échantillons dans un four, puis dans une colonne capillaire, puis dans un détecteur de masse. Entre le four et la colonne, il y avait un chemin de tubes, de raccords et de vannes. Ce chemin ne sépare rien : il transporte. Et c’est là, soupçonnait Tova, que les pics se perdaient.
— Ça fait trois semaines que je démonte les vannes une par une, dit-elle à Malik, l’ingénieur de maintenance, qui passait la tête par la porte.
— Et ?
— Et rien. Les vannes sont propres. Les raccords sont neufs. Le four tient sa température.
Malik s’approcha de l’écran. Il avait l’œil pour les courbes tordues.
— Tu as essayé le ballon ?
Le ballon, c’était leur nom pour le krypton. Un gaz qui ne colle à rien. On l’injecte d’un coup, comme une pichenette, et il traverse tout le chemin en s’étalant. En regardant comment il s’étale, on peut calculer de combien il s’élargit. Ensuite, on sait que n’importe quelle molécule qui passe par le même chemin subira le même étalement. C’est un peu comme lâcher un ballon dans un couloir encombré : le ballon ne court pas, il flotte, mais en mesurant comment il se disperse entre les portes et les chicanes, on connaît le retard que ces obstacles ajoutent à n’importe quel coureur.
Tova injecta le krypton. La courbe du traceur apparut, et elle était plus étalée que la veille. Elle la compara à celle enregistrée à midi. L’aire sous la courbe n’avait pas changé, mais la largeur, si. Quelque chose dans le chemin s’était modifié pendant la nuit.
— Regarde, dit-elle à Malik. La forme a bougé. Pas le débit, pas la température. La forme.
Malik fronça les sourcils.
— La forme, ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire que le gaz passe par un volume mort qui n’était pas là hier. Un raccord qui a bougé, un joint qui s’est tassé, quelque chose.
Elle reprit les courbes une par une. Le modèle qu’elle utilisait donnait un nombre : le rapport entre l’énergie du flux et l’étalement. Plus ce nombre est petit, plus le gaz s’étale. La veille, il valait vingt-deux. Ce matin, quinze. Une chute de sept points en une nuit.
— Ce n’est pas la colonne, dit-elle. La colonne n’a pas bougé. C’est le chemin avant la colonne.
Malik démonta le raccord qui reliait la vanne d’injection au four. À l’intérieur, un joint torique s’était légèrement déformé, créant une petite cavité où le gaz s’attardait avant de repartir. Rien de visible à l’œil nu. Mais le traceur, lui, l’avait senti.
Ils remplacèrent le joint. Tova réinjecta le krypton. Le nombre remonta à vingt et un. Elle relança le phénol. Le pic reprit sa forme de lame.
— Donc, dit Malik, on a passé trois semaines à chercher une panne qui n’existait pas, et c’est un gaz qui ne réagit avec rien qui a trouvé le problème en dix minutes.
Tova acquiesça. Elle pensa au client, qui recevrait son rapport à midi. Mais elle pensa aussi à autre chose. Le lendemain, elle testa le même échantillon à trois débits différents. À faible débit, le modèle prédisait bien l’élargissement. À débit élevé, la prédiction se cassait : le gaz s’écoulait trop vite pour que l’étalement moléculaire ait le temps de jouer, et un autre phénomène, sans doute une turbulence dans le coude, prenait le relais. Le modèle ne le voyait pas venir. Elle nota la limite sur son carnet, à côté du schéma du chemin.
— Alors, à quoi ça sert ? demanda Malik, qui lisait par-dessus son épaule.
— À ne plus démonter les vannes au hasard. À savoir en dix minutes si le problème vient du chemin ou de la colonne. Pour un laboratoire qui rend des résultats tous les jours, dix minutes, c’est déjà une journée de travail.
Elle rangea le carnet. Dehors, le train de marchandises passait le long du canal, et la lumière du matin entrait à plat sur les paillasses. Tova relança une dernière fois le krypton, juste pour voir la courbe revenir à sa place.