La lampe frontale d’Inès Balavoine éclairait une paroi suintante quand son téléphone bourdonna. Le message venait de l’hôpital : une patiente sous traitement antifongique depuis six mois venait de faire une rechute. Inès connaissait la souche. C’était la même que celle isolée dans cette cavité deux ans plus tôt, avant même que le premier cas humain soit déclaré.
— Tu crois encore que le hasard a fait le travail ? demanda Malik, son collègue, en rangeant les tubes dans la glacière.
— Je crois que la paroi compte. Ici, les champignons poussent en petits paquets isolés. Cent, deux cents individus au plus. Des effectifs minuscules où le tirage au sort pèse plus lourd que l’avantage ou le désavantage.
Elle préleva un échantillon. Depuis trois ans, l’équipe suivait cette idée : dans une niche fermée, une résistance peut se fixer par pure chance, même si elle coûte un peu à la survie. Le mécanisme tient en une image simple. Imaginez un sac de billes. Dans un grand sac, on tire des milliers de fois : la bille la plus lourde finit toujours par sortir plus souvent. Dans un petit sac de cinquante billes, on peut très bien tirer dix fois la même bille rare, simplement parce qu’on n’a pas eu de chance. La sélection ne peut pas rattraper ce que le tirage impose.
— Le problème, dit Malik, c’est que cette résistance coûte cher. Sans antifongique, ces mutants poussent moins vite. Pourquoi la garder ?
— Parce que dans un petit paquet, le coût ne se voit pas. Le hasard fixe la mutation avant que la sélection ait le temps de la punir. Ensuite, si ce paquet rencontre la grande population — par exemple quand un patient contaminé tousse près d’un autre —, la résistance se transmet par recombinaison. Le gène saute d’une lignée à l’autre. Il se répand sans avoir jamais été avantageux au départ.
Ils passèrent la journée à extraire l’ADN des prélèvements. Le soir, l’ordinateur rendit deux arbres généalogiques. Le premier, bâti sur le gène de résistance, plaçait la souche de la grotte près d’une souche hospitalière récente. Le second, bâti sur cent gènes stables, la rangeait dans une branche ancienne, isolée. Les deux arbres se contredisaient sur un nœud important. Inès sourit.
— C’est la trace. Le gène a voyagé tout seul.
Mais Malik fronça les sourcils.
— Attends. Regarde la date de la souche hospitalière. Elle est antérieure à l’isolement de la grotte. Si la résistance venait de la grotte, elle serait plus récente. Là, c’est l’inverse.
Inès relut les données. Il avait raison. La souche de la grotte portait une mutation déjà présente dans la grande population avant l’isolement. Le hasard avait peut-être fixé quelque chose, mais pas ce qu’elle croyait. Ou bien la grotte n’était pas si isolée : des randonneurs y entraient chaque semaine.
— On a peut-être surestimé l’isolement, dit-elle. Si la grotte reçoit des visiteurs, la population n’est plus petite. Elle échange avec l’extérieur. Le tirage au sort perd son pouvoir.
Malik rangea les tubes.
— Et la patiente ? Qu’est-ce qu’on lui dit ?
— Qu’on ne sait pas encore. Si la résistance vient d’un petit paquet isolé, il faut surveiller ces niches, pas seulement les hôpitaux. Ça change qui on écoute.
Elle pensa à la femme de l’hôpital, qui avait repris le traitement sans comprendre pourquoi il ne marchait plus. Pour elle, une niche oubliée dans une grotte, c’était déjà une explication. Ou une fausse piste. Inès éteignit la lampe. Dehors, la pluie avait effacé les traces du sentier.