Le microscope bourdonnait comme un réfrigérateur malade. Inès avait posé sa joue sur le rebord froid de la paillasse et regardait l’écran sans cligner. Sur la lame, des cellules de peau cultivée, âgées de trois jours, baignaient dans un liquide rose. Elle avait injecté la veille une petite molécule bricolée dans son atelier de chimie, une sonde qui devait se coller uniquement sur les machines à copier l’ADN, et seulement quand ces machines tournaient.
L’image était presque noire. Quelques taches grises, un fond laiteux. Rien qui ressemblait à un noyau allumé.
— Elle ne marche pas, dit Malik en poussant la porte. Trois semaines de synthèse pour ça.
— Attends. J’ai peut-être oublié la deuxième étape.
La deuxième étape, c’était le colorant. La sonde portait un petit crochet chimique, un azote accroché à trois atomes, et le colorant portait la pince qui s’y accroche. Si la sonde avait attrapé sa cible, le colorant devait s’y fixer et briller. Inès avait rincé les cellules, puis ajouté le colorant. Elle avait attendu trente minutes. Peut-être trop.
Elle reprit la manipulation. Rinçage, colorant, rinçage, et cette fois elle regarda le chronomètre au lieu de son téléphone. Au bout de dix minutes, l’écran changea. Des points verts apparurent dans les noyaux, serrés, nombreux, comme des grains de lumière posés sur un tissu sombre. Inès compta. Les noyaux traités brillaient au moins cinq fois plus que les noyaux témoins, ceux qui n’avaient reçu que le solvant.
— C’est net, dit Malik. Trop net ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Si ta sonde se colle à n’importe quelle protéine qui contient un soufre réactif, ça brille aussi.
Il avait raison de se méfier. La sonde était construite autour d’un poison de champignon, une molécule qui bloque normalement la machine à copier l’ADN en s’y enfonçant. On l’avait modifiée pour qu’elle s’accroche définitivement, par une liaison que la cellule ne sait pas défaire. Mais rien ne garantissait qu’elle ne s’accrochait pas ailleurs.
Inès prépara deux séries. Dans la première, elle ajouta cent fois plus de poison libre, non modifié, en même temps que la sonde. Le poison libre devait occuper les places avant que la sonde ne les prenne. Si la sonde était vraiment sélective, son signal devait chuter. Il chuta de plus de quatre-vingts pour cent. Dans la seconde série, elle utilisa des cellules dont la machine à copier portait une mutation : le soufre réactif du site actif avait été remplacé par un autre atome, inerte. Le signal tomba à moins de vingt pour cent de celui des cellules normales.
— Là, dit Malik, je commence à y croire.
Restait le problème du mouvement. Une machine à copier qui travaille est ancrée sur l’ADN ; une machine au repos glisse librement dans le noyau. Inès éclaira une petite zone du noyau avec un faisceau puissant, effaçant la lumière locale, puis elle regarda la fluorescence revenir. Dans les cellules témoins, dont la machine avait été rendue fluorescente par génie génétique, la lumière revenait à plus de soixante-dix pour cent en quelques secondes : les machines circulaient. Dans les cellules marquées par la sonde, la lumière ne revenait qu’à trente pour cent au maximum. Les machines étaient bloquées sur place.
— Elles sont collées, dit Inès. Elles ne bougent plus.
— C’est ce qu’on voulait. Mais alors, à quoi ça sert ?
Inès éteignit la lampe et s’assit. Dehors, la lumière du matin tombait sur les serres voisines, où des capteurs mesuraient l’humidité des plants de tomates. Elle pensa à sa sœur, qui travaillait dans un laboratoire d’analyse médicale et recevait chaque semaine des lames de tumeurs colorées par des anticorps. Ces anticorps marquaient toutes les machines à copier, qu’elles travaillent ou non.
— Pour ta sœur, dit-elle enfin. Si elle pouvait voir seulement les cellules dont les machines tournent encore, elle saurait lesquelles sont vivantes et lesquelles sont épuisées. Sur une même lame, elle verrait la différence sans attendre une réponse d’ordinateur.
— Et si la sonde se trompe de cible, ta sœur prend une décision sur une image fausse.
— C’est pour ça qu’on vérifie. On ne la donnera pas avant.
Elle rangea les lames dans la boîte froide, nota le numéro de la série, et éteignit le microscope. La sonde tenait. Pour l’instant. La question du soufre réactif qui traînait ailleurs dans la cellule restait ouverte, et Inès savait qu’aucune image ne la fermerait ce matin.