— Le souffle de ma femme baisse, mais c’est comme si on ne savait pas pourquoi. Mon père, lui, descendait doucement. Elle, c’est par paliers. Le médecin dit que c’est la même maladie. Moi, je vois deux choses différentes.
L’homme qui parlait s’appelait Bertrand. Il était assis dans une salle sans fenêtre, une pièce de l’ancien centre de tri de la vallée, où l’on avait installé des écrans et des ordinateurs. En face de lui, une pneumologue, Inès, et une statisticienne, Léa. Elles avaient passé trois ans à essayer de classer les malades par la façon dont leur souffle déclinait.
Bertrand avait raison de sentir deux choses. Mais ce n’était pas deux.
Depuis 2036, les spiromètres de ville enregistraient tout, et les dossiers des patients s’étaient remplis de courbes. On avait des milliers de personnes suivies pendant des années, avec des mesures de souffle, de volume pulmonaire, et de transfert du gaz. L’équipe d’Inès avait appliqué la méthode qui avait servi pour les maladies du cerveau : au lieu de ranger les patients par leur état du jour, on cherchait l’ordre dans lequel les signes apparaissaient. Comme un réparateur de vélos qui chronomètre les bruits : d’abord le pédalier, puis le dérailleur, puis la roue. Ici, l’ordre des signes.
— Si on trouve des histoires qui se répètent, disait Léa, alors on peut dire à Bertrand : ta femme est dans celle-ci, et voilà ce qui l’attend.
Le programme cracha trois histoires. La première : le souffle baisse vite, très tôt, et le reste suit. La deuxième : le souffle tient, mais le transfert du gaz s’effondre d’abord. La troisième : tout descend lentement, en même temps. Trois histoires, trois vitesses.
Bertrand écoutait. Sa femme avait fait trois visites en deux ans. Trois points, c’était le minimum. Pour certains malades, les courbes ne descendaient pas tout droit : elles remontaient après une infection, puis replongeaient. Le programme n’aimait pas ça. Il y avait un désaccord dans l’équipe.
— Ces allers-retours, dit Léa, ça peut casser l’ordre. On croit voir une histoire, et c’est un artefact. Si on met des patients qui ne descendent pas droit, on invente des groupes qui n’existent pas.
Inès haussa les épaules.
— Ou bien les allers-retours font partie de l’histoire. On ne le saura qu’en regardant si les groupes tiennent quand on change un peu l’échantillon.
Ils testèrent. En retirant au hasard des patients et en refaisant le calcul, les trois histoires revenaient presque identiques. Presque. La troisième changeait de forme une fois sur cinq. La première et la deuxième tenaient.
— Alors, à quoi ça sert ? demanda Bertrand.
Inès prit le temps de répondre.
— Si on sait que ta femme est dans la première histoire, on peut arrêter de lui donner un traitement qui ne marche que pour la troisième. Ça change une décision, pas une maladie.
Bertrand regarda les courbes. Sa femme était dans la première. Son père, avait-il compris, aurait été dans la deuxième. Deux histoires, un même nom sur l’ordonnance. Il demanda si on pourrait un jour lui dire, à lui, avant les premiers symptômes. Inès secoua la tête.
— Il faut déjà être malade pour entrer dans l’histoire. Et il faut être suivi longtemps. Beaucoup de gens n’ont pas trois visites. On ne peut rien leur dire.
Léa ferma l’ordinateur. Le programme avait trouvé trois histoires, mais il fallait encore savoir si elles correspondaient à des mécanismes différents, ou à des degrés différents d’une même usure. Sur ce point, personne ne pouvait trancher. Bertrand sortit. Dehors, les éoliennes tournaient au-dessus des champs, et il se demanda combien de temps il faudrait pour que la médecine cesse de parler d’une maladie et commence à parler de plusieurs.