Le spectre refusait de ressembler à la note attendue. Sur l’écran, la courbe d’absorption plongeait trop tôt, comme si un violoniste avait accordé sa corde un demi-ton trop bas. Assise devant le banc, Inès relut la structure cristalline entrée le matin : un site à cuivre, une protéine de transport d’électrons, une résolution de 1,8 angström. Tout était propre. Pourtant le calcul patinait.
— La bande devrait sortir vers 1,9 électron-volt, dit-elle à Malik, qui revenait avec deux cafés. On est à 1,6. L’écart dépasse la tolérance qu’on s’était fixée.
Malik posa les gobelets et tira une chaise. Il avait passé l’après-midi à découper le modèle quantique : le cuivre, les atomes qui le touchent directement, quelques voisins de la seconde sphère. Cinquante-huit atomes en tout, la limite raisonnable pour que le calcul tourne avant la nuit.
— Montre-moi l’espace actif, dit-il.
Inès afficha les occupations des orbitales. Une orbitale du soufre affichait 1,94. En dessous du seuil de 1,98, ce qui voulait dire que des électrons passaient du soufre vers le cuivre plus qu’elle ne l’avait prévu. La liaison n’était pas seulement ionique ; elle était covalente.
— Tu as laissé l’orbitale du soufre dehors, dit Malik. Le modèle ne voit pas la moitié de l’échange.
— Je l’ai laissée dehors parce qu’on m’a appris à commencer petit.
— Alors on élargit. Et on refait tourner.
Ils élargirent. Le calcul prit quatre heures au lieu de quarante minutes. Quand le résultat tomba, la bande remonta à 1,87 électron-volt. L’écart avec la mesure expérimentale tomba sous les quinze centièmes d’électron-volt exigés. Inès resta un moment sans parler, les mains à plat sur le bureau.
— Ce n’est pas la méthode qui avait tort, dit-elle enfin. C’est moi qui avais coupé trop court.
Malik haussa les épaules.
— C’est toujours ça, au début.
Ils passèrent ensuite au contrôle négatif : une enzyme à deux atomes de fer, couplés magnétiquement. Là, tout se cassa. Le modèle donnait un couplage d’échange à trente-huit centimètres inverses, quand la mesure en donnait sept. L’écart était énorme, bien au-delà des cinq centimètres inverses tolérés. Inès relança deux fois, changea la taille du découpage, rien n’y fit.
— C’est normal, dit Malik. La méthode est faite pour un seul métal. Deux centres qui se parlent, elle ne sait pas faire.
— Donc on publie avec la limite.
— On publie avec la limite.
Cette nuit-là, Inès resta seule devant l’écran. Elle repensa à la phrase de sa sœur, qui travaillait dans un laboratoire d’analyse de l’eau, à trois cents kilomètres de là. Sa sœur lui avait demandé, la semaine précédente, à quoi servait tout ce travail.
— À prédire si une enzyme va dégrader un polluant ou le laisser passer, avait répondu Inès. Sans avoir à la fabriquer. Ça peut éviter des mois de paillasse.
Sa sœur avait hoché la tête, pas convaincue.
— Des mois, c’est déjà une rivière propre ou pas.
Inès n’avait pas su quoi répondre. Ce soir, elle nota dans son carnet : la méthode tient pour un métal seul, à condition de ne pas couper l’espace actif trop petit, et de partir d’une structure assez fine. Pour le reste, elle ne sait pas encore. Elle enregistra les deux courbes côte à côte, celle qui colle et celle qui rate, et éteignit le banc. Dehors, la plaine sentait la terre humide. Un drone de surveillance des nitrates passa au-dessus des champs, silencieux, et disparut vers l’ouest.