Le voyant rouge s’alluma à la quatrième heure, et Maëlle sut que la journée serait mauvaise.
Dans la salle des cuves, l’air tiède sentait le moût. Elle travaillait depuis onze ans dans cette unité qui cultivait des levures pour l’industrie des arômes, et la règle d’or n’avait pas changé : on ne touche pas au milieu, on ne l’ouvre pas, on ne le goûte pas. Autrefois, un technicien prélevait un échantillon toutes les deux heures, laissait la cuve respirer, risquait la contamination. Aujourd’hui, deux hublots regardaient à la place des mains.
Le premier envoyait de la lumière dans le bouillon et lisait ce qui revenait : les cellules et le sucre n’absorbent pas de la même façon, donc la couleur du retour raconte qui mange quoi. Le second mesurait la façon dont le liquide conduit un courant alternatif ; plus les cellules se multiplient, plus le milieu conduit. Deux fenêtres sur la même pièce, mais chacune borgne à sa manière.
Le logiciel de la cuve, lui, avait appris sur trois ans de cultures. Il ne lisait pas les capteurs séparément : il croisait les deux signaux et rendait une estimation de la biomasse en direct, avec une fourchette d’incertitude affichée à côté. Comme un boulanger qui devine la cuisson par l’odeur, la couleur et le temps écoulé, mais qui note aussi de combien il hésite.
— Quatre-vingt-douze grammes par litre, annonça Maëlle. Le modèle donne plus ou moins trois. La lumière seule disait cent huit.
Son collègue Idriss haussa les épaules. Il avait passé six ans sur les lignes de conditionnement avant de revenir en salle.
— Et l’ancien calcul par la lumière seule, on l’écoutait quand ? Il s’est trompé de vingt pour cent tout le mois dernier. Là, on a une fourchette honnête.
Ils continuèrent la culture en pilote automatique. À la trente-huitième heure, pourtant, la courbe se mit à plonger alors qu’elle aurait dû monter. La biomasse estimée chutait, la fourchette s’élargissait comme une tache d’huile. Maëlle ouvrit le journal des capteurs.
— Le capteur diélectrique dérive, dit-elle. Il a glissé de six pour cent depuis la calibration. Le modèle croit que les cellules meurent.
— Il croit, ou il sait ?
— Il croit. Il fait confiance à ce qu’on lui donne. Si on lui donne du faux, il répond du faux, poliment.
Ils recalibrèrent la sonde à la main, refirent passer les dernières heures dans le calcul. La courbe remonta, se recolla à la réalité de la cuve. Le lot fut sauvé, mais Maëlle resta longtemps devant l’écran. Le modèle était bon à l’intérieur de ce qu’il avait appris : ces températures, ces sucres, ces levures-là. Sorti de là, il ne devinait plus, il inventait.
Le lendemain, un jeune de l’équipe de nuit lui demanda à quoi servait tout ce dispositif, puisque de toute façon il fallait surveiller les sondes.
— Ça sert à ne pas jeter un lot entier, dit Maëlle. Un lot, c’est huit jours de travail et l’arôme de six mois. Si on voit la dérive trois heures plus tôt, on sauve la cuve. Trois heures, c’est déjà beaucoup.
Elle nota la dérive dans le carnet de la salle, à la main. Le logiciel, lui, n’avait rien vu venir : il ne savait pas encore douter de ses propres instruments.