Le docteur Mireille Sanchez regardait l’écran de son ordinateur de consultation. Une petite fenêtre orange clignotait en haut à droite : « Patient à risque — score hépatique à calculer ». Elle soupira. Elle avait déjà vingt-deux patients ce matin, et la salle d’attente débordait.
— Docteur, vous avez vu ? Le rappel pour Monsieur Vasseur. Il a un diabète et son foie est gras à l’échographie. Faut calculer son score.
C’était Karim, l’infirmier de coordination, qui passait la tête par la porte. Depuis que le cabinet avait rejoint le programme de dépistage, il vérifiait chaque alerte.
— Encore un score, dit Mireille. On va passer la journée à remplir des cases.
— C’est juste une prise de sang, docteur. Le labo calcule le reste.
Le score en question, c’était un simple rapport entre des enzymes et l’âge du patient. Un chiffre qui disait si le foie risquait de devenir dur comme du bois. Si le résultat dépassait un certain seuil, le patient était orienté vers un spécialiste.
Mireille ouvrit le dossier de Monsieur Vasseur. Cinquante-huit ans, diabétique, un peu en surpoids. Le logiciel proposait de calculer le score à partir des dernières analyses. Elle cliqua. Le chiffre s’afficha : 1,8. Au-dessus du seuil de 1,3 pour son âge. Une alerte rouge s’alluma.
— Il faut le voir, dit Karim. Je peux l’appeler pour une consultation dédiée.
— Une consultation dédiée ? Il vient déjà tous les trois mois pour son diabète. On ne va pas le convoquer en plus.
— Justement. Le programme dit que c’est l’occasion d’en parler. De discuter des risques, de proposer un suivi.
Mireille hésita. Elle pensait à Madame Lambert, une patiente de soixante-douze ans, dont le score était aussi élevé. Mais chez elle, le seuil était plus haut à cause de l’âge. Le logiciel l’avait signalée comme « à surveiller » sans urgence. Pourtant, elle avait déjà une fibrose avancée. Le score ne faisait pas la différence.
— Le problème, dit Mireille, c’est que pour les vieux, le score est moins fiable. On risque de passer à côté.
— On ajuste avec l’âge, répondit Karim. C’est prévu.
— Prévu ou pas, ça reste un chiffre. Il y a des faux positifs, des faux négatifs. Et puis, on n’a pas de recul sur ce que ça change vraiment.
Karim ne répondit pas tout de suite. Il savait que Mireille avait raison sur un point : le programme ne promettait pas de sauver des vies, juste de mieux orienter les patients.
— Écoutez, dit-il enfin. Si on ne le fait pas, Monsieur Vasseur continuera à venir pour son diabète, et personne ne parlera jamais de son foie. Là, au moins, il saura. Il pourra décider.
Mireille regarda l’écran. Le rappel clignotait toujours. Elle pensa à la file d’attente, aux dossiers empilés, à la fatigue. Puis elle pensa à Monsieur Vasseur, qui ne se plaignait jamais, et qui avait peut-être déjà une fibrose sans le savoir.
— Appelez-le, dit-elle. Mais je veux qu’on lui explique bien. Pas juste un chiffre. Qu’il comprenne ce que ça veut dire.
Karim hocha la tête et sortit. Mireille cliqua sur « valider l’orientation ». Une nouvelle fenêtre s’ouvrit : « Proposer une élastographie dans les trois mois ». Elle soupira encore, mais cette fois, c’était presque un sourire.
Le soir, en rangeant son bureau, elle repensa à Madame Lambert. Le programme avait été conçu pour ne pas la laisser de côté, mais le score vieillissait mal. Mireille nota sur un post-it : « Revoir seuils pour les plus de 65 ans ». Elle le colla sur son écran. Demain, elle en parlerait à Karim.