Une vallée fluviale du sud-ouest, entre coteaux calcaires et plaine maraîchère, 2046
— Les pièges à phéromones sont vides. Encore.
Maya rangeait les tubes dans la glacière en évitant les regards des deux saisonniers. Depuis trois semaines, les adultes de la noctuelle du coton ne montaient plus dans les cultures du bas, alors que les capteurs de température annonçaient une nuit chaude. Juste en amont, sur la rive gauche, les plants de tomates étaient hachés menu. Quelque chose ne collait pas.
— Tu as vérifié les comptes du piège de la passerelle ? demanda Lila, la technicienne qui venait de débarquer avec sa carte des sols.
— Oui. Zéro. Zéro et zéro. Pourtant, l’odeur de la ferme est la même.
Pour comprendre, Maya et Lila ont fait appel à Youssef, qui travaillait sur les moucherons des serres et avait mis au point une méthode pour lire la carte d’identité génétique des insectes. L’idée était simple : chaque papillon porte dans son ADN des marques héritées de ses ancêtres, et certaines de ces marques le rendent plus à l’aise dans le chaud, ou plus tolérant à l’humidité. Si on lisait ces marques, on pouvait deviner où l’insecte avait grandi, et par où il était passé.
Sur le papier, ça ressemblait à une carte routière : les routes sont les bandes de température et d’humidité que l’insecte suit ; les villages, ce sont les petites taches vertes où les marques génétiques sont fréquentes. Youssef avait expliqué que si l’environnement pèse sur les populations, alors la carte des gènes doit ressembler à la carte du climat, pas seulement à celle des distances. C’était l’idée à tester.
L’équipe a prélevé des nocturnes dans vingt-quatre parcelles, du plateau sec jusqu’aux terres humides du confluent. Lila a mesuré l’humidité de l’air au sol, la température nocturne et la surface de plantes-hôtes autour de chaque piège. Puis Youssef a comparé les ADN. Le programme a rendu un chiffre : dix-huit pour cent de la variation génétique s’expliquait par le climat, une fois la distance neutralisée. Maya a haussé les sourcils. C’était plus que les quinze pour cent attendus.
— Dix-huit pour cent, ça fait beaucoup d’insectes qui suivent la météo, dit-elle.
— Ou beaucoup d’insectes qui bougent ensemble, répondit Youssef. Le problème, c’est que le programme ne sait pas faire la différence entre un papillon qui s’adapte à la chaleur et un papillon qui vient juste de la même région. Si les populations se mélangent trop, la carte se brouille.
Ils ont alors tracé la carte des marques associées à la température. Une tache chaude est apparue, nette, le long du coteau exposé au sud. Une autre, plus floue, au nord. Mais quand Youssef a refait le calcul sur les trois dernières années, la tache du nord avait changé de place. Les marques ne se retrouvaient plus aux mêmes endroits. La méthode donnait une photo, pas un film.
— Si la photo change chaque année, comment je décide où mettre mes pièges la saison prochaine ? a demandé Maya.
— Tu ne peux pas. C’est ça, la limite. On voit les corridors d’aujourd’hui, pas ceux de l’an prochain. Et si les insectes se déplacent trop vite, le signal se noie.
Ils ont tout de même trouvé un usage. Le long du coteau sud, la tache chaude coïncidait avec une bande de parcelles où les larves survivaient à l’hiver. Maya a proposé d’y concentrer les pièges au printemps, au lieu de traiter toute la vallée. Le maire adjoint, venu voir les résultats, a demandé :
— Alors, à quoi ça sert, vos gènes ?
— À ne pas traiter là où ça ne sert à rien, a répondu Maya. Et à surveiller la bande chaude avant que les chenilles ne descendent.
Youssef a rangé sa carte. Il restait une inconnue : les marques associées à l’humidité, elles, n’apparaissaient pas. Peut-être que l’humidité ne compte pas, ou peut-être que l’équipe l’avait mal mesurée. Cette année-là, les pièges de la bande chaude ont capturé trois fois plus de papillons que les autres. L’an dernier, c’était l’inverse. La vallée avait changé de camp.