Le vent soufflait en rafales sur la plaine. Dans le bâtiment bas de la station, Inès regardait l’écran où la courbe du transfert thermique grimpait puis se cassait. Elle avait promis une réponse fiable avant la fin de la semaine. La pompe à chaleur du réseau de chaleur urbain attendait, et les élus commençaient à s’impatienter.
— Le nombre de Nusselt devrait monter, dit-elle. Là, il plonge. Pourquoi ?
— La résolution de grille n’est pas la même partout, dit Malik. Regarde les zones où le maillage est grossier, la viscosité turbulente est sous-estimée. On a une erreur systématique.
Inès fixait la courbe. Le nombre de Nusselt mesure l’efficacité du transfert de chaleur entre la paroi et le fluide. Si la simulation se trompe, elle se trompe sur toute la prédiction. Elle voulait donner un intervalle de confiance, pas un chiffre brut. La méthode Monte Carlo aurait demandé des centaines de simulations fines, chacune tournant douze heures sur le calculateur de la station. Impossible avant la réunion.
— On va utiliser la méthode multi-fidélité, dit-elle. On entraîne le modèle sur des simulations grossières, rapides, et on corrige avec quelques simulations fines. Comme un brouillon qu’on affine.
Malik haussa les sourcils.
— Tu crois que la corrélation tient ? Le chaos, ça ne se laisse pas réduire à une tendance.
— On va vérifier. Si l’écart entre grossier et fin est régulier, on peut l’exploiter.
Elle lança trente simulations grossières, puis dix fines. Le modèle bayésien ajusta la relation entre les paramètres d’entrée — les coefficients du modèle de sous-maille, la résolution — et le nombre de Nusselt. En quelques heures, elle obtint une distribution. La largeur de l’intervalle à quatre-vingt-dix pour cent faisait cinq pour cent de la moyenne. Elle avait utilisé dix fois moins de simulations fines que la méthode directe.
— On a la réponse, dit-elle à Malik. L’incertitude est de cinq pour cent. On peut la donner aux élus.
— Attends. Regarde le nombre de Strouhal.
Le nombre de Strouhal mesure la fréquence des tourbillons lâchés dans l’écoulement. Sa dispersion, calculée par la méthode, valait un peu moins de deux centièmes. Mais quand Malik lança une vérification avec cent simulations fines supplémentaires, la dispersion réelle était de trois centièmes. L’écart dépassait vingt pour cent. Le modèle multi-fidélité avait sous-estimé l’incertitude.
— Pourquoi ? demanda Inès.
— Parce que les paramètres d’entrée ne sont pas indépendants. La viscosité turbulente et la résolution varient ensemble dans les zones de recirculation. Le modèle suppose qu’ils sont séparés. La corrélation casse la prédiction.
Inès sentit la fatigue. La méthode avait fonctionné pour le nombre de Nusselt, mais pas pour le nombre de Strouhal. Elle ne pouvait pas donner une réponse fiable sans vérifier les corrélations. Le calcul complet aurait pris une semaine. Les élus attendaient.
— On peut augmenter le nombre de simulations fines, dit Malik. Mais on perd l’avantage du coût.
— Alors on donne l’intervalle pour le nombre de Nusselt, et on dit que le nombre de Strouhal est trop incertain.
— Les élus voudront une réponse simple.
— Une réponse simple serait fausse. Le transfert thermique, on le connaît à cinq pour cent près. La fréquence des tourbillons, non. Ça change le dimensionnement de l’échangeur.
Elle enregistra les deux résultats. Sur l’écran, la courbe du nombre de Nusselt restait stable, encadrée par son intervalle. À côté, celle du nombre de Strouhal oscillait, trop large pour trancher. Elle savait que la méthode tenait pour une grandeur, mais pas pour l’autre. La marge d’erreur n’était pas la même partout, et personne ne pouvait le deviner sans mesurer.
Le lendemain, elle présenta les deux chiffres. Le maire adjoint demanda lequel était le bon. Inès répondit que les deux l’étaient, mais que l’un était plus solide que l’autre. Il fallait choisir le nombre de Nusselt pour dimensionner, et laisser le nombre de Strouhal de côté jusqu’à nouvel ordre. La décision serait moins précise, mais elle serait honnête.