— Tu as encore changé le programme de calcination ?
— Non, je te jure. Même courbe, même palier. Regarde les creusets : ils sortent du four exactement comme la dernière fois.
Lila posa la coupelle sur la balance. La poudre avait la même teinte gris-vert que celle du lot précédent, celui fabriqué par la voie liquide, avec les solvants et les longues heures d’évaporation. Pourtant, quelque chose n’allait pas. Sur l’écran du banc de test, la courbe de résistance plongeait alors qu’elle aurait dû rester plate.
— Recommence la mesure, dit Malik. Si ça se reproduit, c’est que le broyeur a fait autre chose que ce qu’on croit.
Ils avaient passé l’hiver à comparer deux poudres. La première venait d’un mélange en solution, une méthode classique qui laissait des résidus organiques brûlés plus tard. La seconde était née dans un bol d’acier, secoué par des billes pendant des heures, sans une goutte de liquide. L’idée était simple : en frappant les grains solides les uns contre les autres, on casse les cristaux, on crée des défauts, et ces défauts laissent passer les ions oxygène plus facilement. Comme un carrelage fissuré laisse filtrer l’eau entre les carreaux intacts.
Le problème, c’est que le carrelage se fissure aussi là où on ne veut pas. Après trois jours de fonctionnement à huit cents degrés, la résistance de l’échantillon broyé remonta brutalement. Lila démonta la cellule. Sur la surface de l’électrode, une pellicule blanchâtre s’était formée.
— C’est de la silice, dit Malik en passant le doigt sur la poudre. Les billes. L’usure du bol. On a introduit des saletés en même temps que les défauts.
— Donc on a gagné des lacunes d’oxygène et perdu la pureté. Tu parles d’un progrès.
— Sauf si on change de matériau pour le bol. Mais alors, est-ce que les défauts tiennent ? On n’en sait rien. Et si ça se trouve, la méthode liquide, bien optimisée, ferait aussi bien.
Lila sortit de la chambre. Dehors, la plaine s’étendait jusqu’à une ligne de serres chauffées par des électrolyseurs domestiques, ces appareils qui fabriquent l’hydrogène de la maison à partir de l’eau du puits. Une voisine, madame Kessler, remplissait des bidons à la borne communale.
— Vous travaillez sur les piles ? demanda-t-elle. Parce que la mienne chauffe trop et le technicien dit qu’il faut changer l’électrode tous les deux ans. Si vous trouvez un matériau qui tient cinq ans, ça m’éviterait de payer trois cents euros à chaque fois.
Lila ne répondit pas tout de suite. Elle pensa aux creusets alignés, aux courbes qui mentaient à moitié, au bol d’acier qui lâchait des débris invisibles.
— On essaie, dit-elle. Mais pour l’instant, on a surtout trouvé une nouvelle façon de salir une poudre propre.
Le lendemain, Malik recommença le broyage avec des billes en zircone. La résistance baissa de nouveau, plus franchement cette fois, et se maintint pendant deux jours. Puis la courbe se mit à osciller. Lila nota la date, l’heure, la température exacte. Elle nota aussi qu’ils ne savaient toujours pas si le gain venait du broyage ou du hasard des poudres de départ.
— On tient peut-être quelque chose, dit Malik.
— On tient une piste, corrigea Lila. Et une piste, ça ne chauffe pas encore une maison.